{"id":1960,"date":"2019-02-24T20:11:00","date_gmt":"2019-02-24T19:11:00","guid":{"rendered":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/?p=1960"},"modified":"2020-05-10T23:38:16","modified_gmt":"2020-05-10T21:38:16","slug":"chroniques-culturelles-3-la-vie-devant-soi","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/?p=1960","title":{"rendered":"La vie devant soi"},"content":{"rendered":"<p><i>La vie devant so<\/i>i est une histoire d\u2019amour. <i>La vie devant soi<\/i> est une histoire d\u2019espoir. <i>La vie devant soi<\/i> est une histoire de mort. Mais <i>La vie devant soi<\/i> est avant tout un roman \u00e9crit par \u00c9mile Ajar, aussi connu sous les pseudonymes Romain Gary, Shatan Bogat ou Fosco Sinibaldi, de son vrai nom Romain Kacew.<\/p>\n<p>Beaucoup de noms pour un seul homme, qui apr\u00e8s des \u00e9tudes de droit devient aviateur, r\u00e9sistant, diplomate, romancier, sc\u00e9nariste et r\u00e9alisateur. Mais il est aujourd\u2019hui reconnu pour sa qualit\u00e9 d\u2019auteur : parmi ses succ\u00e8s on compte <i>La promesse de l\u2019aube<\/i>, <i>Gros-c\u00e2lin<\/i> et <i>L\u2019angoisse du roi Salomon<\/i>. Il a \u00e9galement re\u00e7u deux prix Goncourt, malgr\u00e9 les r\u00e8gles du concours qui stipulent qu\u2019un auteur ne peut gagner pas plus d\u2019un prix. <\/p>\n<p>En 1956, Romain Gary re\u00e7oit le prix Goncourt pour <i>Les racines du ciel<\/i> ; et en 1975, \u00c9mile Ajar re\u00e7oit le prix Goncourt pour <i>La vie devant soi<\/i>. La supercherie ne sera r\u00e9v\u00e9l\u00e9e qu\u2019apr\u00e8s la mort de l\u2019auteur en 1980, bien que certains sp\u00e9cialistes avaient des doutes sur l\u2019identit\u00e9 d\u2019\u00c9mile Ajar. Cependant Romain Kacew n\u2019avait pas choisi ce pseudonyme pour recevoir un deuxi\u00e8me prix Goncourt, au contraire c\u2019\u00e9tait \u00e0 une p\u00e9riode o\u00f9 il \u00e9tait tr\u00e8s critiqu\u00e9, il souhaitait juste retrouver un peu de libert\u00e9.<\/p>\n<p><i>La vie devant soi<\/i> raconte l\u2019histoire de Madame Rosa par les yeux de Mohammed, abr\u00e9g\u00e9 Momo. Ca c\u2019est l\u2019histoire d\u2019amour. Madame Rosa est une ancienne prostitu\u00e9e. Juive, elle a \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 \u00e0 Auschwitz mais elle en est sortie vivante. Au moment du r\u00e9cit, Madame Rosa est vieille et malade et elle se charge d\u2019un foyer clandestin dans lequel les prostitu\u00e9es peuvent laisser leurs enfants afin d\u2019\u00e9viter l\u2019Assistance publique, qui s\u00e9pareraient les enfants de leur m\u00e8re. Momo fait partie de ces enfants, il vit avec Madame Rosa depuis ses trois ans et n\u2019a jamais vu ni son p\u00e8re ni sa m\u00e8re. Madame Rosa re\u00e7oit r\u00e9guli\u00e8rement la pension de Momo, envoy\u00e9e d\u2019on ne sait o\u00f9 par on ne sait qui. Parce qu\u2019ils vivent ensemble, les deux protagonistes sont beaucoup attach\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, en d\u2019autres termes ils s\u2019aiment comme une m\u00e8re et son enfant. Pourtant jamais ils ne se consid\u00e8rent comme tels, de plus leur relation est construite sur un mensonge. En effet Madame Rosa a fait croire \u00e0 Momo qu\u2019il avait quatre ans de moins que son \u00e2ge v\u00e9ritable, sous pr\u00e9texte qu\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 \u201cdat\u00e9\u201d, dans l\u2019unique but de garder Momo pour elle.<\/p>\n<p>Ils sont deux rebuts de la soci\u00e9t\u00e9, l\u2019une et juive, vieille et malade, et l\u2019autre est arabe, orphelin et clandestin. \u00c0 personnages extraordinaires relation extraordinaire, qui oscille entre adoration et r\u00e9pulsion. Leur relation est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e et \u00e9volue en m\u00eame temps que l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 de Madame Rosa se d\u00e9t\u00e9riore lentement mais irr\u00e9m\u00e9diablement. Au d\u00e9but Momo est jeune et il consid\u00e8re Madame Rosa uniquement comme sa nourrice, tandis que Madame Rosa ne le place pas au dessus des autres enfants dont elle a la garde. Mais il est difficile de savoir quels sont les sentiments de Madame Rosa \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Momo, car c\u2019est lui le narrateur, et de ses yeux d\u2019enfant il ne voit probablement pas l\u2019affection qu\u2019elle lui porte. Plus sa sant\u00e9 lui fait d\u00e9faut, plus Momo est pr\u00e9sent pour Madame Rosa et n\u2019a plus qu\u2019une seule peur : la perdre. Il fait tout pour qu\u2019elle reste aupr\u00e8s de lui et ment m\u00eame. Ses souhaits se confondent avec ceux de sa nourrice, pourtant il part tous les jours passer la journ\u00e9e dehors, \u00e0 ne rien faire d\u2019autre que d\u2019\u00e9chapper au destin, se perdre et chercher une autre femme pour quand Madame Rosa ne sera plus. C\u2019est l\u2019explicitation de l\u2019ambivalence de l\u2019adolescence, \u00e0 la fois d\u00e9sacralisation de la figure parentale et d\u00e9sir d\u2019ind\u00e9pendance, et \u00e0 la fois besoin de stabilit\u00e9 et d\u2019\u00eatre accompagn\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est aussi en cela que <i>La vie devant soi<\/i> est une histoire d\u2019espoir. Le narrateur est jeune, il n\u2019a que quatorze ans bien qu\u2019il croit en avoir dix, et comme l\u2019indique le titre il fait face \u00e0 l\u2019avenir. Il n\u2019a que \u00e7a pour lui puisqu\u2019il est n\u00e9 et a grandi sans rien. Celles et ceux qui l\u2019accompagnent le savent et lui donnent leurs meilleurs conseils, l\u2019aident pour le futur. La premi\u00e8re personne c\u2019est Madame Rosa, mais il y a aussi Monsieur Hamil, vieux vendeur de tapis qui lui raconte sa vie, Victor Hugo et le Coran. Le vieux docteur Katz, \u00e9galement, que Momo respecte \u00e9norm\u00e9ment et chez qui il se sent bien : \u201cJe pensais souvent en le regardant que si j&rsquo;avais un p\u00e8re, ce serait le docteur Katz que j\u2019aurais choisi\u201d. Madame Lola, une prostitu\u00e9e, s\u2019occupe beaucoup de Momo quand Madame Rosa ne va pas bien, surtout \u00e0 la fin du roman. Ce sont de nombreux personnages qui prennent d\u2019affection Momo et le soutiennent. Ils placent tous une certaine partie de leurs espoirs en lui, et c\u2019est affreusement contagieux. Le lecteur est d\u2019autant plus impliqu\u00e9 dans la vie de Momo qu\u2019il la voit au travers de ses yeux. Il y a peu d\u2019autres enjeux que Momo qui, en se pla\u00e7ant narrateur, oublie sa propre importance dans une sorte d\u2019humilit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019est pas de l\u2019humilit\u00e9. Il raconte sa vie \u00e0 quelqu\u2019un. Quelquefois dans le r\u00e9cit le pronom \u201cvous\u201d et donn\u00e9 mais on peut penser qu\u2019il s\u2019adresse au lecteur. Mais \u00e0 la fin du roman le \u201cvous\u201d d\u00e9signe des personnages rencontr\u00e9s plus t\u00f4t qui l\u00e0 encore n\u2019ont que des espoirs pour Momo. Ceux du lecteur se d\u00e9placent donc vers cette famille, Madame Nadine et docteur Ramon qui prendra en charge Momo dans un quiproquo. Un quiproquo du point de vue Momo, qui d\u00e9sormais ne suscite plus que de la piti\u00e9, plus d\u2019espoir pour lui. En effet il nie la mort de Madame Rosa, refuse l\u2019aide de Madame Lola, et passe trois semaines dans une cave avec le cadavre de celle qui n\u2019est pas sa m\u00e8re adoptive. C\u2019est pour \u00e7a que Momo d\u00e9sesp\u00e8re soudainement, et le seul espoir qu\u2019il reste c\u2019est l\u2019adresse de Madame Nadine trouv\u00e9 dans la poche du gar\u00e7on, chez qui il sera envoy\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est le d\u00e9nouement du roman : Madame Rosa meurt. C\u2019est l\u2019histoire de mort, celle d\u2019une mort et celle d\u2019une morte. Ce qui est int\u00e9ressant ici c\u2019est le rapport qu\u2019a l\u2019auteur \u00e0 la vieillesse. En 1978, lorsque la journaliste Caroline Monney l\u2019interroge sur la vieillesse, Romain Kacew r\u00e9pond : \u201cCatastrophe. Mais \u00e7a ne m&rsquo;arrivera pas. Jamais. J&rsquo;imagine que ce doit \u00eatre une chose atroce, mais comme moi, je suis incapable de vieillir, j&rsquo;ai fait un pacte avec ce monsieur l\u00e0-haut, vous connaissez ? J&rsquo;ai fait un pacte avec lui aux termes duquel je ne vieillirai jamais\u201d. Deux ans plus tard il se suicide d\u2019une balle dans la bouche \u00e0 l\u2019\u00e2ge de soixante-six ans. Parmi ceux qui disent ne pas vouloir vieillir, Romain Kacew fut peut-\u00eatre l\u2019un des plus sinc\u00e8res.<\/p>\n<p>Madame Rosa a ce m\u00eame rapport \u00e0 la vieillesse. D\u00e8s le d\u00e9but du roman, d\u00e9j\u00e0, elle est vieille, elle n\u2019est plus belle depuis longtemps. La f\u00e9minit\u00e9 est tr\u00e8s importante pour Madame Rosa qui se parfume et se maquille \u00e9norm\u00e9ment et porte des perruques pour se rapprocher le plus possible de son apparence de quand elle \u00e9tait jeune ou pour dissimuler sa vieillesse. Parce que pour elle la beaut\u00e9 et associ\u00e9e \u00e0 la jeunesse, elle est souvent m\u00e9lancolique quand Momo lui rappelle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 jeune et belle. Ce rapport \u00e0 la vieillesse est \u00e9largi dans le roman dans une r\u00e9flexion sur la maladie. Avant de mourir Madame Rosa devient g\u00e2teuse et elle est incapable de se mouvoir par elle-m\u00eame mais ce qui l\u2019inqui\u00e8te le plus c\u2019est d\u2019avoir le cancer. Comme si \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cancer, son \u00e9tat actuel \u00e9tait une b\u00e9n\u00e9diction. Aussi, contre l\u2019avis du m\u00e9decin, elle ne veut surtout pas aller \u00e0 l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 ils feront tout pour la garder en vie. La seule chose qu\u2019elle d\u00e9sire au contraire, c\u2019est d\u2019\u00eatre euthanasi\u00e9e, en ce sens elle se rapproche de l\u2019auteur.<\/p>\n<p>Le roman aborde donc ces trois th\u00e9matiques et bien d\u2019autres dans un style l\u00e9ger et spontan\u00e9, qui \u00e9voque plus qu\u2019il ne d\u00e9crit la rudesse des quartiers populaires du Paris des ann\u00e9es soixantes-dix. Le lecteur est berc\u00e9 par la vision parfois crue, parfois ing\u00e9nue de Momo sur la r\u00e9alit\u00e9 qui l\u2019entoure. C\u2019est alors tout en d\u00e9licatesse que le roman rend compte d\u2019un milieu assez violent, tout fait d\u2019amour, d\u2019espoir et de mort.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La vie devant soi est une histoire d\u2019amour. La vie devant soi est une histoire d\u2019espoir. La vie devant soi est une histoire de mort. Mais La vie devant soi est avant tout un roman \u00e9crit par \u00c9mile Ajar, aussi connu sous les pseudonymes Romain Gary, Shatan Bogat ou Fosco Sinibaldi, de son vrai nom Romain Kacew. Beaucoup de noms pour un seul homme, qui &hellip; <a href=\"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/?p=1960\" class=\"more-link\">Continuer de lire <span class=\"screen-reader-text\">La vie devant soi<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":2471,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1960"}],"collection":[{"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1960"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1960\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2996,"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1960\/revisions\/2996"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2471"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1960"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1960"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1960"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}