{"id":3893,"date":"2023-01-24T15:35:58","date_gmt":"2023-01-24T14:35:58","guid":{"rendered":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/?p=3893"},"modified":"2023-01-24T15:43:43","modified_gmt":"2023-01-24T14:43:43","slug":"ecrire-est-heroique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/curios.iut-tlse3.fr\/?p=3893","title":{"rendered":"\u00c9crire est h\u00e9ro\u00efque"},"content":{"rendered":"<p>Cet article ne s\u2019agr\u00e8ge pas, \u00e0 l\u2019instant, ni n\u2019int\u00e9grera, \u00e0 l\u2019avenir, l\u2019une des cat\u00e9gories traditionnellement admises par la direction de ce cher journal. Mes coll\u00e8gues auront peine \u00e0 me lire, me liront \u00e0 peine &#8211; alors est-ce peine perdue ? &#8211; ou oublieront ces pens\u00e9es personnelles une fois la nuit tomb\u00e9e. Je vous propose un r\u00e9cit sans histoire(s), une sorte d\u2019all\u00e9gorie sans image(s). Ce billet est une apoth\u00e9ose \u00e0 l\u2019\u00e9criture, une cons\u00e9cration \u00e0 ses valeurs morales et la combinaison des deux premiers postulats cit\u00e9s dans cette m\u00eame phrase. Il est une ode stylistique, sans musique, presque col\u00e9rique, mais que j\u2019essaierais de rendre charmante aux yeux de ceux qui veulent de mes mots.<\/p>\n<p>\u00c9crire est la plus belle des occupations. Elle transforme la pens\u00e9e en id\u00e9es, ces derni\u00e8res se mat\u00e9rialisant sur cette page que vous lisez express\u00e9ment. J\u2019ai eu l\u2019heureuse pens\u00e9e d\u2019\u00e9crire ce texte, mais je ne savais comment faire ; en couchant cette mati\u00e8re abstraite sur ce papier, les id\u00e9es affluaient comme la premi\u00e8re vague accouchant d\u2019une temp\u00eate. La premi\u00e8re \u00e9tait simple, belle, color\u00e9e, mais illusoire, faut-il le dire : elle avait au moins le m\u00e9rite d\u2019exister. La seconde \u00e9tait comme cette premi\u00e8re pierre qui b\u00e2tit le mur porteur de ta maison int\u00e9rieure ; elle avait un plan et un but, mais n\u2019\u00e9tait que peu structur\u00e9e. La derni\u00e8re levait toutes les censures ; virevoltante et insolente, elle acceptait d\u2019\u00eatre elle-m\u00eame parce qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait que le produit int\u00e9rioris\u00e9 de son cr\u00e9ateur : elle avait au moins le m\u00e9rite d\u2019\u00eatre exhauss\u00e9e. Voici ces trois id\u00e9es, que je d\u00e9velopperai au travers de trois citations qui, je crois, semblent fondamentales dans la compr\u00e9hension du propos ici tenu.<\/p>\n<p><b>\u00ab\u00a0On ne peut plus \u00e9crire quand on ne s\u2019estime plus\u00a0\u00bb <\/b>(Gustave Flaubert, 1821-1880). Ce propos fort juste, \u00e0 mon sens, d\u00e9crit de fa\u00e7on paroxystique l\u2019\u00e9tat psychique et physique de l\u2019\u00e9crivain ou, du moins, de celui ou celle qui \u00e9crit. Flaubert trace un trait, forge un lien, induit une filiation, entre l\u2019auteur, le romancier et sa consid\u00e9ration propre, c\u2019est-\u00e0-dire son estime de lui-m\u00eame. De lui-m\u00eame, et donc des autres qui seront amen\u00e9s \u00e0 le lire et \u00e0 commenter souvent consciemment (parfois inconsciemment) ses \u00e9crits. Ce sentiment favorable, l\u2019estime, ne saurait s\u2019appr\u00e9hender de mani\u00e8re individuelle sans invoquer l\u2019\u00e9tendue de sa sph\u00e8re collective. Effectivement, je crois que s\u2019estimer, c\u2019est d\u2019abord et avant tout \u00eatre estim\u00e9 ; cette appr\u00e9ciation n\u2019est pas inh\u00e9rente au seul jugement de soi, mais de l\u2019interpr\u00e9tation des relations, des connexions et des situations avec les autres, pouvant<br \/>de ce fait conduire \u00e0 se juger soi-m\u00eame, et donc \u00e0 s\u2019estimer. Ce processus, qui part des autres pour se terminer vers soi, n\u2019est ni lin\u00e9aire ni g\u00e9n\u00e9ralisable pourtant ; nombre d\u2019exemples, dans l\u2019Histoire jusqu\u2019aux \u00e9poques les plus contemporaines, prouvent en effet que la solitude, le rejet et la tristesse ont inspir\u00e9 de nombreux g\u00e9nies litt\u00e9raires. Pour autant, ils s\u2019estimaient, pas pour la non- consid\u00e9ration port\u00e9e \u00e0 leurs travaux litt\u00e9raires, mais parce qu\u2019ils avaient des qualit\u00e9s qu\u2019ils savaient, eux, uniques et admirables. Ils estimaient sans doute, en s\u2019estimant grandement, qu\u2019\u00e9crire \u00e9tait la premi\u00e8re et la plus belle des id\u00e9es terrestres.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><b>\u00ab&nbsp;On ne doit jamais \u00e9crire que de ce qu\u2019on aime&nbsp;\u00bb<\/b> (Ernest Renan, 1823-1892). Qui pense sans songer \u00e0 agir ? Qui agit sans vraiment vouloir entreprendre ? Qui entreprend d\u2019\u00e9crire sans avoir la volont\u00e9 lucide de trouver des r\u00e9ponses \u00e0 des questionnements internes ? Le plaisir de l\u2019\u00e9criture r\u00e9side dans l\u2019amour que l\u2019on porte aux mots. Ils sont choisis, parfois anticip\u00e9s ; ils sont formalis\u00e9s,&nbsp;parfois m\u00eame stylis\u00e9s. Et d\u2019ailleurs, ces mots ont du sens, du moins, ils pr\u00e9sentent une signification&nbsp;que l\u2019auteur assume et adopte pour ce qu\u2019ils sont. Qu\u2019importe d\u2019\u00eatre subjectif ou de tendre vers&nbsp;l\u2019objectivit\u00e9, la finalit\u00e9 reste la m\u00eame : poser des questions pour y trouver des r\u00e9ponses, ces&nbsp;derni\u00e8res amenant d\u2019autres probl\u00e9matiques. Dans cette combinaison complexe, mais si&nbsp;\u00e9mancipatrice, \u00e9crire ne peut qu\u2019\u00eatre inspirant quand l\u2019inspiration d\u00e9coule d\u2019une th\u00e9matique ou&nbsp;d\u2019une chronologie que l\u2019on affectionne particuli\u00e8rement (l\u2019\u00e9criture induit-elle une passion&nbsp;amoureuse ou un amour passionn\u00e9 ?). Pour Ernest Renan donc, l\u2019art d\u2019\u00e9crire, sporadiquement ou de&nbsp;mani\u00e8re continue, nous conforte dans ce qu\u2019on aime et nous conforme \u00e0 ce qu\u2019on est. Quelquefois,&nbsp;pourtant, il est difficile de savoir ce que nous sommes, alors le processus ne s\u2019inverse pas : il d\u00e9vie.&nbsp;Si bien que dans cette inflexion, \u00e9crire, c\u2019est partir \u00e0 la recherche de ce que nous aimons, non&nbsp;superficiellement, mais v\u00e9ritablement, pour le meilleur comme pour le pire.<\/p>\n<p><b>\u00ab Pour un v\u00e9ritable \u00e9crivain, \u00e9crire c\u2019est \u00eatre libre \u00bb<\/b> (1985-). La libert\u00e9, je crois, est \u00e0 la fois\u00a0la condition originelle, initiale, voire primitive, et l\u2019aboutissement indispensable de toute \u0153uvre\u00a0litt\u00e9raire. Le choix de finaliser cet \u00e9crit avec cette notion centrale doit se comprendre dans les liens\u00a0\u00e9troits, intimes et profonds qu\u2019elle produit entre les deux id\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment d\u00e9velopp\u00e9es. La\u00a0libert\u00e9 est le lien sine qua non, n\u00e9cessaire, entre l\u2019acte d\u2019\u00e9criture, c\u2019est-\u00e0-dire la pratique, et le sens\u00a0des mots choisis et d\u00e9finis ; elle est \u00e0 l\u2019exacte confluence entre l\u2019estime que l\u2019on se porte \u00e0 nous-m\u00eame, au prisme du regard des autres, et l\u2019amour d\u2019\u00e9crire sur ce que l\u2019on aime, voire sur ce qui\u00a0nous passionne. La libert\u00e9 d\u2019\u00e9crire ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e9crire librement, \u00e9mancipe le prisonnier au\u00a0fond d\u2019une ge\u00f4le (pensons ici \u00e0 Jean Zay) et affranchi l\u2019oppress\u00e9 de l\u2019oppresseur, m\u00eame quand la\u00a0censure est un \u00e9tat de fait. Et dans cette optique, se censurer ou \u00eatre censur\u00e9 ne rel\u00e8ve pas du m\u00eame\u00a0d\u00e9saveu, mais chacune de ces possibilit\u00e9s vise le m\u00eame objectif : le silence. Et puisque l\u2019\u00e9criture est\u00a0une forme de langage textuel, asexu\u00e9, elle est universelle et libre ; elle ne doit se confondre en\u00a0excuses en aucune fa\u00e7on, ni croire qu\u2019elle est v\u00e9rit\u00e9 m\u00eame.<\/p>\n<p><b><i>\u00c9crire, donc, c\u2019est s\u2019\u00e9crire et je ne sais que dire \u00e0 part \u00e9crire. Est-ce n\u00e9anmoins h\u00e9ro\u00efque ?<\/i><\/b><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article ne s\u2019agr\u00e8ge pas, \u00e0 l\u2019instant, ni n\u2019int\u00e9grera, \u00e0 l\u2019avenir, l\u2019une des cat\u00e9gories traditionnellement admises par la direction de ce cher journal. Mes coll\u00e8gues auront peine \u00e0 me lire, me liront \u00e0 peine &#8211; alors est-ce peine perdue ? &#8211; ou oublieront ces pens\u00e9es personnelles une fois la nuit tomb\u00e9e. Je vous propose un r\u00e9cit sans histoire(s), une sorte d\u2019all\u00e9gorie sans image(s). 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