Le dictionnaire (très) désordonné des mythologies #3

On a tous nos faiblesses, nos petites vulnérabilités, nos “talons d’Achille”… Qui ne connaît pas l’origine de cette expression ? Le mythe d’Achille l’invincible que sa mère aurait trempé dans un fleuve en le tenant par le talon, à qui n’a-t-on jamais rabâché cette histoire ? Ne vous inquiétez pas on ne vous la racontera pas une nouvelle fois. Non, mais ça vous dit des histoires de guerre, de vengeance et d’amouritié ?

Tout commence il y a fort longtemps, dans la cité-état de Phtie, dans l’Attique. La belle Thétis, une des cinquante Néréides (attention à ne pas la confondre avec Thétys, déesse de l’eau, qui est aussi sa grand-mère mais ça n’a rien à voir), met au monde un fils : Achille. Cet enfant a tout pour avoir une vie hors du commun. Sa mère étant une déesse et son père un mortel, il est donc un demi-dieu mais aussi un prince puisque son père Pélée est le roi de Phtie. Voilà donc un mythe qui démarre bien… ou presque…

En effet, la Néréide Thétis était l’objet de nombreuses convoitises notamment de Zeus et Poséidon (qui l’eût cru ?). Cependant, Thémis, Titanide, déesse de la Justice, de la Loi et de l’Équité (on sait, ça fait beaucoup de prénom en “Thé” et “is” mais on a pas le choix) leur annonce que le fils de la Néréide serait plus fort que son père. Les deux dieux se retirent de la course, craignant d’être détrônés, et décident de la marier au roi Pélée. Et ça, Thétis elle le prend pas super bien, parce qu’elle a une profonde aversion pour les mortels. 

Quand Achille, n’était encore qu’un bébé, sa mère décide de le rendre invulnérable. Tout le monde connaît ce mythe. Thétis l’a plongé dans le Styx, fleuve des enfers, en le tenant par le talon. Il devient donc invincible, sauf si on arrive à toucher son talon. Il existe d’autres versions, dont une sombre histoire de feu céleste, de blessure et d’os de pied. La voici en exclusivité pour vous. Toujours dans l’objectif de rendre son fils immortel, Thétys le frotte le jour avec de l’ambroisie et le place la nuit dans un feu céleste, dans l’optique de brûler son caractère mortel. Un soir Pélée interrompt la cérémonie et, horrifié, sauve son fils in extremis des flammes. Thétis, sans rien dire, fuit cette nuit le palais et ne revient plus jamais. Malheureusement l’enfant fut blessé au pied dans l’opération de sauvetage, alors Pélée l’emmène auprès de Chiron pour qu’il le soigne. Le centaure s’en va déterrer les restes de Damysos que l’on disait être le géant le plus rapide pour remplacer un os brisé du pied d’Achille par un de ceux du macabé. Ce serait cette greffe qui aurait fait d’Achille un excellent coureur, mais ce serait aussi cet os du pied (l’astragale) l’unique point faible du demi-dieu.

Quelle que soit la version, Achille a, suite à ça, une belle enfance, il grandit auprès de son père à Phtie, et reçoit de précieux enseignements de grandes figures. Phénix, roi des Dolopes, lui enseigne la diplomatie, l’éloquence et l’art de gouverner. Achille passe également beaucoup de temps avec Chiron auprès de qui il apprend la chasse, la lyre, le chant et la médecine. Dans la forêt de Chiron, Achille se nourrit de moelle de lion et d’entrailles d’animaux sauvages, ce qui, par une logique à toute épreuve, lui conférera un courage hors pairs.

Selon d’autres versions, Achille aurait été élevé par sa mère Thétis, avec Patrocle. Mais qui est donc ce fameux Patrocle, nous direz vous. Parce que son nom est dans le titre mais nous ne parlons que d’Achille. Et bien, voici son histoire…

Patrocle est le fils de Ménétios et d’une mère dont le nom nous est inconnu. On peut cependant vous expliquer le lien de parenté entre Achille et lui : Egine, une nymphe, avait été enlevé par Zeus déguisé en aigle et donna naissance à un petit garçon :  Eaque, qu’elle abandonne à la naissance. Elle se marie ensuite avec Actor, et tout deux furent les heureux parents de Ménétios. De son côté, Eaque épouse Endéis qui lui donne deux fils : Pélée, père d’Achille et Télamon, père d’Ajax. Les joies de la mythologie… 

Patrocle grandit donc à Oponte, cité gouvernée par son père. Un beau jour il tue dans un accès de colère un jeune garçon. Pour le punir, son père l’envoie en exil à Phtie où il devient pupille de Pélée. C’est donc là qu’il rencontre Achille. Il sont tellement proches que Achille le choisit comme Thérapon, c’est-à-dire un frère d’arme, lié à Achille par à la vie à la mort par un serment de sang. Quand Achille part s’érudir auprès du centaure Chiron, Patrocle le suit. En fait, Patrocle le suit un peu partout. Et peut être devrions-nous préciser (au cas où vous ne l’auriez pas compris), qu’en plus d’être cousin et meilleur pote, ils sont aussi amants. Mais êtes-vous réellement surpris ? Je ne pense pas, alors laissez-nous une deuxième chance…

Reprenons depuis le début, avec Thétis et Pélée. Pour apaiser Thétis vis à vis de son mariage avec un mortel, les dieux avaient organisé une immense fête et un riche banquet pour la cérémonie où tous les dieux étaient conviés. Tous, sauf Eris, déesse de la discorde, qui décida de se venger avec une pomme. Une pomme ? Une pomme d’or portant l’inscription “pour la plus belle”. Trois déesses revendiquent alors ce prix : Athéna, Aphrodite et Héra. Eris vient encore de jouer un mauvais tour aux dieux. Ne voulant pas choisir et s’attirer les foudres des deux perdantes, ils envoyèrent Hermès, leur messager, rencontrer Pâris, fils de Priam, roi de Troie. Malgré son statut de prince, Pâris est un simple berger élevant ses moutons sur le mont Ida.

Réunies au sommet de ce mont, chaque déesse promet une récompense à Pâris. Athéna, déesse de la guerre et de la sagesse lui promet la victoire à la guerre, Héra, déesse du mariage, la souveraineté sur tous les hommes et Aphrodite, déesse de l’Amour, la plus belle femme du monde. On peut aisément deviner quel fut le choix de Pâris. Il offrit la pomme d’or à Aphrodite et kidnappa Hélène, la plus belle femme du monde. 

Mais cela va plus loin qu’une simple dispute entre déesses… Hélène était déjà mariée à Ménélas, roi de Sparte, quand elle fut enlevée. Et celui-ci était très furieux qu’on lui ait volé sa femme. Il appelle alors son frère Agamemnon, roi de Mycènes (à ne pas confondre avec Akhenaton ou Toutânkhamon, Agamemnon n’est pas un pharaon même si sur un malentendu…). Il appelle tous les Grecs à le rejoindre au nom du Serment de Tyndare* pour attaquer Troie, puisque Pâris est Troyen. Voilà comment débuta la guerre de Troie.

[to be continué]


* Serment de Tyndare : Tyndare, roi de Sparte et père d’Hélène, Pollux, Clytemnestre et Castor. Il marrie sa fille Hélène à Ménélas et lègue son royaume à son beau-fils. Hélène étant la plus belle femme, elle a de nombreux prétendants. Quand elle choisit pour époux Ménélas, tous les prétendants durent prêter serment (d’où le serment de Tyndare) de rester fidèle à Hélène et son mari.

Marjolyne Cordier & Célia Vincendeau


Le dictionnaire (très) désordonné des mythologies #2

MYTHOLOGIE GRECQUE : Éros et Antéros

Au mois de mai le printemps est bien installé, la vie renaît après l’hiver et il est temps pour presque toutes les espèces vivantes de procréer pour assurer la survie de leur espèce pour que, de générations en générations, elle devienne la plus adaptée possible à son environnement. Ah ! l’amour, si délicat, si mystérieux, si envoûtant ! Loin de ces considérations biologiques l’espèce humaine, au sommet de son art, s’applique à se compliquer la tâche depuis les débuts de la civilisation, comme nous le montre le mythe chaotique (et grec) d’Éros et Antéros.

Dans une optique de clarté et de facilité, nous allons faire une petite digression courte mais importante. Dans le panthéon grec, Éros est présent deux fois, ou plutôt deux divinités portent le même nom. Éros c’est tout d’abord une divinité primordiale, l’une des premières divinités à être apparues. Mais chez les Grecs, le fils d’Aphrodite et Arès, respectivement déesse de l’amour et dieu de la guerre porte également ce nom. Cette divinité est plus connue sous son nom latin : Cupidon, le fameux petit garçon qui grâce à son arc et ses flèches fait naître l’amour entre deux êtres. Étant donné que les mythologies grecque et latine se ressemblent, nous nous permettons de garder la terminologie latine “Cupidon” pour parler de l’ange à l’arc, bien qu’il s’agisse en effet d’Éros, afin de le différencier de la divinité primordiale du même nom.

Si ce paragraphe était déjà difficile pour vous, tenez bon car la suite s’annonce être un peu plus floue…

Au début de toute mythologie, il y a le chaos. Pour les Grecs, du Chaos sont nées cinq divinités : Nyx (la nuit), Gaïa (la terre), l’Erèbe (les ténèbres), le Tartare (un genre de volcan prison) et celui qui nous intéresse, Éros (l’amour). Sans lui, tous les dieux n’auraient jamais vu le jour : c’est celui qui rapproche deux êtres, qui les unit et qui leur permet donc de procréer. S’il n’avait pas insufflé l’idée à ses frères et sœurs (que nous avons cités plus tôt) de s’unir, le panthéon que nous connaissons serait bien différent, sûrement moins grand et plus ordonné. Mais son pouvoir ne s’arrête pas aux dieux ni aux humains, il s’étend jusqu’aux animaux, végétaux, minéraux, liquides et fluides… Éros unit tout, son pouvoir est infini, plus grand que celui de Thanos !

Chaque héros a un némésis, et Éros ne déroge pas à la règle : il a pour rival Antéros, dont l’origine est méconnu voire inexistante, mais on attribue par commodité sa naissance aux dieux Aphrodite et Arès, ce qui ferait d’Antéros le frère de Cupidon. Grâce à des compétences élevées en étymologie, nous remarquons que le nom de ce dieux est composé de la racine “éros” mais aussi du préfixe “ant-” ayant pour signification “opposé à”. Antéros est donc le contraire d’Éros, le désamour, la répulsion. Son rôle n’est pas d’unir mais de désunir. Son pouvoir est aussi fort que celui d’Éros, il peut séparer toute chose. C’est un peu à cause de lui que Brad Pitt et Angelina Jolie ont divorcé… Mais son pouvoir n’est pas que néfaste car c’est lui qui empêche deux êtres de natures totalement opposées de s’unir. Grâce à lui, le monde ne retombe pas dans le chaos. Ensemble ils sont l’équilibre entre l’attraction et la répulsion, nécessaire au bon maintien de l’ordre du monde.

Une autre interprétation du nom d’Antéros vient bouleverser cette théorie, en effet le préfixe “ant-” pourrait tout aussi signifier “en retour”. C’est alors une autre dynamique qui se met en place : Éros serait le dieu de l’amour, et Antéros serait l’incarnation de l’amour réciproque ; celui qui confond les amants en un seul corps, celui que l’on espère, celui que l’on cherche car aimer c’est agréable, mais être aimé en retour c’est formidable ! D’ailleurs dans cette interprétation Antéros punit ceux qui se moquent de l’amour.

Ce mythe ne sera sûrement pas suffisant pour vous permettre de déclarer votre flamme à votre dulciné.e, mais vous serez au moins en mesure de le lui raconter. Il est temps de refermer le livre poussiéreux des mythologies, mais nous l’ouvrirons à nouveau, bientôt, pour un autre mythe.

Marjolyne Cordier & Célia Vincendeau