Chroniques culturelles #3 – La vie devant soi

La vie devant soi est une histoire d’amour. La vie devant soi est une histoire d’espoir. La vie devant soi est une histoire de mort. Mais La vie devant soi est avant tout un roman écrit par Émile Ajar, aussi connu sous les pseudonymes Romain Gary, Shatan Bogat ou Fosco Sinibaldi, de son vrai nom Romain Kacew.

Beaucoup de noms pour un seul homme, qui après des études de droit devient aviateur, résistant, diplomate, romancier, scénariste et réalisateur. Mais il est aujourd’hui reconnu pour sa qualité d’auteur : parmi ses succès on compte La promesse de l’aube, Gros-câlin et L’angoisse du roi Salomon. Il a également reçu deux prix Goncourt, malgré les règles du concours qui stipulent qu’un auteur ne peut gagner pas plus d’un prix. En 1956, Romain Gary reçoit le prix Goncourt pour Les racines du ciel ; et en 1975, Émile Ajar reçoit le prix Goncourt pour La vie devant soi. La supercherie ne sera révélée qu’après la mort de l’auteur en 1980, bien que certains spécialistes avaient des doutes sur l’identité d’Émile Ajar. Cependant Romain Kacew n’avait pas choisi ce pseudonyme pour recevoir un deuxième prix Goncourt, au contraire c’était à une période où il était très critiqué, il souhaitait juste retrouver un peu de liberté.

La vie devant soi raconte l’histoire de Madame Rosa par les yeux de Mohammed, abrégé Momo. Ca c’est l’histoire d’amour. Madame Rosa est une ancienne prostituée. Juive, elle a été envoyé à Auschwitz mais elle en est sortie vivante. Au moment du récit, Madame Rosa est vieille et malade et elle se charge d’un foyer clandestin dans lequel les prostituées peuvent laisser leurs enfants afin d’éviter l’Assistance publique, qui sépareraient les enfants de leur mère. Momo fait partie de ces enfants, il vit avec Madame Rosa depuis ses trois ans et n’a jamais vu ni son père ni sa mère. Madame Rosa reçoit régulièrement la pension de Momo, envoyée d’on ne sait où par on ne sait qui. Parce qu’ils vivent ensemble, les deux protagonistes sont beaucoup attachés l’un à l’autre, en d’autres termes ils s’aiment comme une mère et son enfant. Pourtant jamais ils ne se considèrent comme tels, de plus leur relation est construite sur un mensonge. En effet Madame Rosa a fait croire à Momo qu’il avait quatre ans de moins que son âge véritable, sous prétexte qu’il n’avait pas été “daté”, dans l’unique but de garder Momo pour elle.

Ils sont deux rebuts de la société, l’une et juive, vieille et malade, et l’autre est arabe, orphelin et clandestin. À personnages extraordinaires relation extraordinaire, qui oscille entre adoration et répulsion. Leur relation est révélée et évolue en même temps que l’état de santé de Madame Rosa se détériore lentement mais irrémédiablement. Au début Momo est jeune et il considère Madame Rosa uniquement comme sa nourrice, tandis que Madame Rosa ne le place pas au dessus des autres enfants dont elle a la garde. Mais il est difficile de savoir quels sont les sentiments de Madame Rosa à l’égard de Momo, car c’est lui le narrateur, et de ses yeux d’enfant il ne voit probablement pas l’affection qu’elle lui porte. Plus sa santé lui fait défaut, plus Momo est présent pour Madame Rosa et n’a plus qu’une seule peur : la perdre. Il fait tout pour qu’elle reste auprès de lui et ment même. Ses souhaits se confondent avec ceux de sa nourrice, pourtant il part tous les jours passer la journée dehors, à ne rien faire d’autre que d’échapper au destin, se perdre et chercher une autre femme pour quand Madame Rosa ne sera plus. C’est l’explicitation de l’ambivalence de l’adolescence, à la fois désacralisation de la figure parentale et désir d’indépendance, et à la fois besoin de stabilité et d’être accompagné.

C’est aussi en cela que La vie devant soi est une histoire d’espoir. Le narrateur est jeune, il n’a que quatorze ans bien qu’il croit en avoir dix, et comme l’indique le titre il fait face à l’avenir. Il n’a que ça pour lui puisqu’il est né et a grandi sans rien. Celles et ceux qui l’accompagnent le savent et lui donnent leurs meilleurs conseils, l’aident pour le futur. La première personne c’est Madame Rosa, mais il y a aussi Monsieur Hamil, vieux vendeur de tapis qui lui raconte sa vie, Victor Hugo et le Coran. Le vieux docteur Katz, également, que Momo respecte énormément et chez qui il se sent bien : “Je pensais souvent en le regardant que si j’avais un père, ce serait le docteur Katz que j’aurais choisi”. Madame Lola, une prostituée, s’occupe beaucoup de Momo quand Madame Rosa ne va pas bien, surtout à la fin du roman. Ce sont de nombreux personnages qui prennent d’affection Momo et le soutiennent. Ils placent tous une certaine partie de leurs espoirs en lui, et c’est affreusement contagieux. Le lecteur est d’autant plus impliqué dans la vie de Momo qu’il la voit au travers de ses yeux. Il y a peu d’autres enjeux que Momo qui, en se plaçant narrateur, oublie sa propre importance dans une sorte d’humilité.

Mais ce n’est pas de l’humilité. Il raconte sa vie à quelqu’un. Quelquefois dans le récit le pronom “vous” et donné mais on peut penser qu’il s’adresse au lecteur. Mais à la fin du roman le “vous” désigne des personnages rencontrés plus tôt qui là encore n’ont que des espoirs pour Momo. Ceux du lecteur se déplacent donc vers cette famille, Madame Nadine et docteur Ramon qui prendra en charge Momo dans un quiproquo. Un quiproquo du point de vue Momo, qui désormais ne suscite plus que de la pitié, plus d’espoir pour lui. En effet il nie la mort de Madame Rosa, refuse l’aide de Madame Lola, et passe trois semaines dans une cave avec le cadavre de celle qui n’est pas sa mère adoptive. C’est pour ça que Momo désespère soudainement, et le seul espoir qu’il reste c’est l’adresse de Madame Nadine trouvé dans la poche du garçon, chez qui il sera envoyé.

C’est le dénouement du roman : Madame Rosa meurt. C’est l’histoire de mort, celle d’une mort et celle d’une morte. Ce qui est intéressant ici c’est le rapport qu’a l’auteur à la vieillesse. En 1978, lorsque la journaliste Caroline Monney l’interroge sur la vieillesse, Romain Kacew répond : “Catastrophe. Mais ça ne m’arrivera pas. Jamais. J’imagine que ce doit être une chose atroce, mais comme moi, je suis incapable de vieillir, j’ai fait un pacte avec ce monsieur là-haut, vous connaissez ? J’ai fait un pacte avec lui aux termes duquel je ne vieillirai jamais”. Deux ans plus tard il se suicide d’une balle dans la bouche à l’âge de soixante-six ans. Parmi ceux qui disent ne pas vouloir vieillir, Romain Kacew fut peut-être l’un des plus sincères.

Madame Rosa a ce même rapport à la vieillesse. Dès le début du roman, déjà, elle est vieille, elle n’est plus belle depuis longtemps. La féminité est très importante pour Madame Rosa qui se parfume et se maquille énormément et porte des perruques pour se rapprocher le plus possible de son apparence de quand elle était jeune ou pour dissimuler sa vieillesse. Parce que pour elle la beauté et associée à la jeunesse, elle est souvent mélancolique quand Momo lui rappelle qu’elle a été jeune et belle. Ce rapport à la vieillesse est élargi dans le roman dans une réflexion sur la maladie. Avant de mourir Madame Rosa devient gâteuse et elle est incapable de se mouvoir par elle-même mais ce qui l’inquiète le plus c’est d’avoir le cancer. Comme si à côté du cancer, son état actuel était une bénédiction. Aussi, contre l’avis du médecin, elle ne veut surtout pas aller à l’hôpital où ils feront tout pour la garder en vie. La seule chose qu’elle désire au contraire, c’est d’être euthanasiée, en ce sens elle se rapproche de l’auteur.

Le roman aborde donc ces trois thématiques et bien d’autres dans un style léger et spontané, qui évoque plus qu’il ne décrit la rudesse des quartiers populaires du Paris des années soixantes-dix. Le lecteur est bercé par la vision parfois crue, parfois ingénue de Momo sur la réalité qui l’entoure. C’est alors tout en délicatesse que le roman rend compte d’un milieu assez violent, tout fait d’amour, d’espoir et de mort.

Marjolyne Cordier


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