Privilège : le concept qui a raison d’avoir tort

Pur produit des Études Culturelles américaines, le concept de privilège a progressivement investi le champ militant en France ces dernières années. Censé offrir à l’origine une grille de lecture autonomisante pour les minorités, cet élément de langage s’est pourtant peu à peu enlisé dans la dérive idéologique – entre victimisation d’une part et irréfutabilité de l’autre. Plus aucun débat ne semble en effet pouvoir exister sans que chacun ne soit renvoyé et limité à des « privilèges » de classe, d’ethnie, de genre, de sexualité… Un jeu de dupes dans lequel se niche un paradoxe surprenant, qui bride encore un peu plus nos échanges : ceux qui assignent des privilèges ont raison d’avoir tort, alors que ceux qui les réfutent ont tort d’avoir raison… Sans prise de position radicale ni volonté irénique, Curios’IUT décrypte pour vous cette contradiction qui nous bloque de plus en plus, pour tenter de la dépasser.

Un concept sans cesse repris

La simple évocation du mot suffit à montrer combien il a su s’imposer rapidement dans les esprits. Privilège. Un terme bien souvent suivi d’un adjectif car déclinable à l’envie, selon une situation de droit garantie par les démocraties mais jugée inégalitaire par essence. Privilège blanc, masculin, cisgenre, hétérosexuel, athée, spéciste, validiste, humain… Les variations semblent infinies pour qualifier des identités vécues comme des dominations…

À l’origine, un sociologue afro-américain du nom de William Edward Burghardt Du Bois. Figure emblématique du Harlem Renaissance, ce mouvement du quartier éponyme de New York où se joue durant l’entre-deux-guerres la reconquête intellectuelle, culturelle et artistique des populations noires aux États-Unis. C’est dans cette effervescence que les esprits se libèrent et osent une des premières formulations du privilège pour désigner une injustice plus que déplorable : l’écart de salaire pour un même travail entre la classe ouvrière blanche et celle noire. Une réalité indéniable, à laquelle on peut déjà néanmoins opposer le terme plus judicieux mais non moins alarmant de discrimination.

Autre temps, autre époque : le concept est repris quelques décennies plus tard pour qualifier des cas déjà plus relatifs. L’universitaire féministe et antiraciste Peggy McIntosh [1] dresse un panorama de situations sociales (accès au travail, au logement, aux soins) qui bénéficieraient davantage aux personnes blanches, sans toutefois préciser ce qui relèverait davantage de la couleur de peau ou bien du statut social, comme l’a observé Du Bois. Un facteur apparemment sans importance dans l’Amérique des années 1980, où le néolibéralisme reaganien triomphe alors… Peu importe, une grille de lecture vient d’être posée et fait son chemin, aussi controversée soit-elle.

Nos identités assignées – biologiques, sociales et politiques – n’ont depuis cessé de s’opposer entre elles, quitte parfois à se superposer, à se cumuler, se négocier, se contredire, dans un jeu de calques complexe, pour reprendre la métaphore filée par Tristan Garcia dans son ouvrage Nous [2]. Chacun en est désormais réduit à ses caractéristiques les plus superficielles, assigné à des identités, à des « privilèges ». Aussi complexe et intersectionnelle que soit notre approche moderne de l’être humain, nous incarnerions donc tous de l’oppression auprès de l’autre, sans le savoir. En existant tout simplement.

Une théorie qui n’a pas attendu la mondialisation pour trouver un écho particulier en France, cette contrée traversée depuis un demi-siècle par les mouvements sociaux et décoloniaux mais également les théories du sociologue Pierre Bourdieu (le privilège semble être une reformulation du capital bourdieusien) et du philosophe Michel Foucault. Elle y trouve ses principaux relais idéologiques et médiatiques en France au travers de la militante Rokhaya Diallo, la porte-parole des Indigènes de la République Houria Bouteldja et le sociologue Éric Fassin. Médiatisé, sans cesse relancé par l’actualité et ses intervenants, le terme s’impose. Il a désormais pris ses aises dans l’Hexagone et semble s’y fondre sans problèmes, malgré les écarts culturels et historiques avec les États-Unis.

Un changement de paradigme dangereux

Le concept, dans son acceptation contemporaine, est cependant plus que problématique. Son caractère irréfutable pourrait déjà occuper toute une littérature sur le sujet tant il est vertigineux : nier les privilèges que l’on vous reproche ne ferait en effet que confirmer ces mêmes privilèges…

Un raisonnement similaire à celui de la sociologue américaine Robin DiAngelo, dont le concept de « fragilité blanche » a envahi opportunément les cercles intellectuels et militants français au printemps dernier, après la mort de Georges Floyd. Les blancs seraient racistes par nature, car élevés selon un modèle de domination inconscient, et s’en défendre ne ferait que le révéler davantage. Hors les sciences humaines et sociales n’existent qu’à travers le principe de réfutabilité, formulé par Karl Popper : toute théorie ou concept doit pouvoir être contredit par l’expérience – à défaut, il s’agit d’une pseudo-science. Un fondement épistémologique apparemment bien faible pour démonter l’ouvrage de DiAngelo [3], qui caracolait en tête des ventes aux États-Unis l’année dernière.

Mais au-delà de sa considération théorique, le privilège reste cette reformulation maladroite et contre-productive de ce que l’on nomme déjà une discrimination. Pour paraphraser les propos de l’écrivain Tania de Montaigne, auteure notamment de l’excellent essai L’Assignation : Les Noirs n’existent pas [4], cette expression reviendrait donc à concevoir initialement un droit comme un privilège. Cela nécessiterait alors d’accorder d’autres privilèges au lieu de combattre une discrimination ; rajouter plutôt que de combler un manque. Au pays du privilège, l’auteur d’une discrimination n’est en effet pas puni, tandis que la victime n’est plus considérée. La discrimination n’est plus réparée, elle est vulgairement colmatée. Le privilège chercherait en fait, quelque part, à normaliser la discrimination. Un revirement paradigmatique beaucoup trop risqué.

D’autant que cette stratégie militante aboutit inévitablement vers un déséquilibre, qui donne déjà à voir ses limites dans son pays natal. Les États-Unis constituent en effet un laboratoire fascinant des effets de la culture du privilège, si ses conséquences n’étaient pas aussi dramatiques et pathétiques. Car chaque concept identitaire entraîne inévitablement son concept en négatif : n’a-t-on pas entendu parler malheureusement de « privilège noir » lors des dernière élections présidentielles, pour désigner les politiques de discrimination positive (affirmative action) des universités américaines envers les afro-américains ? N’a-t-on pas vu l’expression resurgir et invisibiliser la mort de plusieurs émeutiers lors de l’assaut du Capitole la semaine dernière (cf illustration ci-dessous) ? Les deux conceptions s’affrontent et attisent les tensions un peu plus chaque jour. Peut-on imaginer un argumentaire plus contre-productif pour changer les mentalités et combattre les discriminations ?

Une réalité vécue intimement

Les apôtres du privilège sont-ils pour autant dans le faux ? Oui…et non. Car comme tout concept populaire, le privilège convoque et exalte les subjectivités de chacun. Il exprime d’abord une réalité intime, affective, faite d’émotions, de passions et de déceptions, qu’il faut savoir écouter avant d’en contredire la formulation fallacieuse.

Car cette réalité, aussi subjective et biaisée soit-elle, n’en est pas moins une réalité, vécue dans la chair et l’esprit d’un individu. Le terme de privilège permet ici de désigner le sentiment d’injustice, de discrimination si systématique qu’elle apparaît alors systémique. Dire ainsi que certains individus en France sont discriminés par la loi, c’est objectivement faux (aucune loi non-abrogée n’a vocation à discriminer en France) mais subjectivement vrai (les lois ne font pas disparaître pour autant les discriminations sociales). Il convient également de reconnaître ici aussi l’échec d’un certain universalisme, des politiques méritocratiques mais également d’institutions souhaitant faire appliquer ce qu’elles promettent.

Partant de ce postulat, les théoriciens du privilège ont donc raison d’avoir tort car ils formulent maladroitement des discriminations qui existent bel et bien ; en retour les contradicteurs du privilège ont tort d’avoir raison car ils réfutent un sentiment, une impression qui est vécue intimement par l’autre. L’un répond que le privilège n’en est pas un mais un droit pour tous ; l’autre comprend que, selon son interlocuteur, il n’existe pas de discriminations. Le dialogue est rompu.

Comment alors dépasser ce paradoxe qui risque à terme de figer tout échange démocratique ? En pratiquant une dialectique claire et en comprenant que cet antagonisme n’a pas lieu d’être car il renvoie à la même injustice (le traitement inégal d’un individu selon n’importe quel critère) mais à des moyens et une rhétorique diamétralement opposés pour la combattre. Car s’entendre sur cette réalité n’implique pas en effet d’accepter les représentations et les concepts qui sont forgés à partir de celle-ci. Le terme de discrimination ne marche peut-être pas toujours pour la faire disparaître mais il pose les choses clairement. Le terme de privilège a peut-être le mérite de provoquer, de faire réfléchir mais il ne la combat pas du tout. Au contraire, il crée des déséquilibres.

[1] : White Privilege and Male Privilege : A Personal Account of Coming to See Correspondences Through Work in Women’s Studies, Peggy MCINTOSH, 1988, Wellesley Centers for Women

[2] : Nous, Tristan GARCIA, 2016, Grasset

[3] : Fragilité blanche, ce racisme que les blancs ne voient pas. Robin DIANGELO, 2020, Les Arènes

[4] : L’Assignation, Les Noirs n’existent pas. Tania DE MONTAIGNE, 2018, Grasset

N'hésitez pas à partager ou à nous suivre sur les réseaux !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.