Écrire est héroïque

Cet article ne s’agrège pas, à l’instant, ni n’intégrera, à l’avenir, l’une des catégories traditionnellement admises par la direction de ce cher journal. Mes collègues auront peine à me lire, me liront à peine – alors est-ce peine perdue ? – ou oublieront ces pensées personnelles une fois la nuit tombée. Je vous propose un récit sans histoire(s), une sorte d’allégorie sans image(s). Ce billet est une apothéose à l’écriture, une consécration à ses valeurs morales et la combinaison des deux premiers postulats cités dans cette même phrase. Il est une ode stylistique, sans musique, presque colérique, mais que j’essaierais de rendre charmante aux yeux de ceux qui veulent de mes mots.

Écrire est la plus belle des occupations. Elle transforme la pensée en idées, ces dernières se matérialisant sur cette page que vous lisez expressément. J’ai eu l’heureuse pensée d’écrire ce texte, mais je ne savais comment faire ; en couchant cette matière abstraite sur ce papier, les idées affluaient comme la première vague accouchant d’une tempête. La première était simple, belle, colorée, mais illusoire, faut-il le dire : elle avait au moins le mérite d’exister. La seconde était comme cette première pierre qui bâtit le mur porteur de ta maison intérieure ; elle avait un plan et un but, mais n’était que peu structurée. La dernière levait toutes les censures ; virevoltante et insolente, elle acceptait d’être elle-même parce qu’elle n’était que le produit intériorisé de son créateur : elle avait au moins le mérite d’être exhaussée. Voici ces trois idées, que je développerai au travers de trois citations qui, je crois, semblent fondamentales dans la compréhension du propos ici tenu.

« On ne peut plus écrire quand on ne s’estime plus » (Gustave Flaubert, 1821-1880). Ce propos fort juste, à mon sens, décrit de façon paroxystique l’état psychique et physique de l’écrivain ou, du moins, de celui ou celle qui écrit. Flaubert trace un trait, forge un lien, induit une filiation, entre l’auteur, le romancier et sa considération propre, c’est-à-dire son estime de lui-même. De lui-même, et donc des autres qui seront amenés à le lire et à commenter souvent consciemment (parfois inconsciemment) ses écrits. Ce sentiment favorable, l’estime, ne saurait s’appréhender de manière individuelle sans invoquer l’étendue de sa sphère collective. Effectivement, je crois que s’estimer, c’est d’abord et avant tout être estimé ; cette appréciation n’est pas inhérente au seul jugement de soi, mais de l’interprétation des relations, des connexions et des situations avec les autres, pouvant
de ce fait conduire à se juger soi-même, et donc à s’estimer. Ce processus, qui part des autres pour se terminer vers soi, n’est ni linéaire ni généralisable pourtant ; nombre d’exemples, dans l’Histoire jusqu’aux époques les plus contemporaines, prouvent en effet que la solitude, le rejet et la tristesse ont inspiré de nombreux génies littéraires. Pour autant, ils s’estimaient, pas pour la non- considération portée à leurs travaux littéraires, mais parce qu’ils avaient des qualités qu’ils savaient, eux, uniques et admirables. Ils estimaient sans doute, en s’estimant grandement, qu’écrire était la première et la plus belle des idées terrestres.

 

« On ne doit jamais écrire que de ce qu’on aime » (Ernest Renan, 1823-1892). Qui pense sans songer à agir ? Qui agit sans vraiment vouloir entreprendre ? Qui entreprend d’écrire sans avoir la volonté lucide de trouver des réponses à des questionnements internes ? Le plaisir de l’écriture réside dans l’amour que l’on porte aux mots. Ils sont choisis, parfois anticipés ; ils sont formalisés, parfois même stylisés. Et d’ailleurs, ces mots ont du sens, du moins, ils présentent une signification que l’auteur assume et adopte pour ce qu’ils sont. Qu’importe d’être subjectif ou de tendre vers l’objectivité, la finalité reste la même : poser des questions pour y trouver des réponses, ces dernières amenant d’autres problématiques. Dans cette combinaison complexe, mais si émancipatrice, écrire ne peut qu’être inspirant quand l’inspiration découle d’une thématique ou d’une chronologie que l’on affectionne particulièrement (l’écriture induit-elle une passion amoureuse ou un amour passionné ?). Pour Ernest Renan donc, l’art d’écrire, sporadiquement ou de manière continue, nous conforte dans ce qu’on aime et nous conforme à ce qu’on est. Quelquefois, pourtant, il est difficile de savoir ce que nous sommes, alors le processus ne s’inverse pas : il dévie. Si bien que dans cette inflexion, écrire, c’est partir à la recherche de ce que nous aimons, non superficiellement, mais véritablement, pour le meilleur comme pour le pire.

« Pour un véritable écrivain, écrire c’est être libre » (1985-). La liberté, je crois, est à la fois la condition originelle, initiale, voire primitive, et l’aboutissement indispensable de toute œuvre littéraire. Le choix de finaliser cet écrit avec cette notion centrale doit se comprendre dans les liens étroits, intimes et profonds qu’elle produit entre les deux idées précédemment développées. La liberté est le lien sine qua non, nécessaire, entre l’acte d’écriture, c’est-à-dire la pratique, et le sens des mots choisis et définis ; elle est à l’exacte confluence entre l’estime que l’on se porte à nous-même, au prisme du regard des autres, et l’amour d’écrire sur ce que l’on aime, voire sur ce qui nous passionne. La liberté d’écrire ou plus précisément, écrire librement, émancipe le prisonnier au fond d’une geôle (pensons ici à Jean Zay) et affranchi l’oppressé de l’oppresseur, même quand la censure est un état de fait. Et dans cette optique, se censurer ou être censuré ne relève pas du même désaveu, mais chacune de ces possibilités vise le même objectif : le silence. Et puisque l’écriture est une forme de langage textuel, asexué, elle est universelle et libre ; elle ne doit se confondre en excuses en aucune façon, ni croire qu’elle est vérité même.

Écrire, donc, c’est s’écrire et je ne sais que dire à part écrire. Est-ce néanmoins héroïque ?

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