Étudiant et salarié : travailler pour étudier

40% des étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur travaillent en parallèle de leurs études. Même si ce double statut confère de nombreux avantages, nous le verrons, il participe aussi d’un épuisement et d’une incompréhension de la jeunesse quant à la nature même de sa vocation originelle : étudier. Cet article se réfère à quatre sources distinctes, se recoupant entre elles : une enquête intitulée « Conditions de vie » émise par l’Observatoire national de la vie étudiante (OVE) en 2021 ; un article de l’Étudiant faisant référence aux 40% d’étudiants ayant un emploi à côté de leurs études ; un autre article, de l’organe de presse Libération, sur la question des classes moyennes en France ; ainsi qu’une note flash du SIES émise par le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, faisant référence aux bourses sur critères sociaux en 2020-2021. Si déjà l’on conçoit, à la lecture de cet article, la difficulté plus ou moins relative d’étudier dans de bonnes conditions dans le contexte actuel français, il convient dès lors de soulever une problématique profonde : dans quelles mesures le capital économique familial influe, directement ou indirectement, sur la réussite des études pour l’estudiantin ? Quelles sont les opportunités, les chances, mais aussi les obstacles et les limites qu’un étudiant salarié dans une entreprise ou une organisation peut découvrir ? Qui sont les grands oubliés ? 

Être étudiant et salarié : un équilibre instable

Si, étymologiquement, « travailler », de l’ancien français traveillier, signifie « faire souffrir » ou, par extension, « tourmenter, battre, molester », « étudier », issu du latin impérial, est son extrême opposé. Ce dernier désigne « la recherche et l’acquisition de la connaissance », mais aussi « la recherche et la compréhension par un examen ». Cette dichotomie s’impose à l’étudiant, entre compétences techniques et connaissances académiques. En un mot, concilier études et travail offre à l’étudiant cette double formation, théorique et pratique, sans pour autant être extrêmement instructive pour son domaine d’études, quand on sait que neuf fois sur dix (92%), le travail exercé n’a aucun lien avec les études suivies. Le temps qui y est consacré est donc pris sur le temps d’études, de loisirs ou de repos.

De facto, si 40% des étudiants travaillent pour financer leurs études, c’est parce que ce job étudiant est souvent la première ressource financière pour beaucoup d’entre eux (51%). Et même si la famille reste en France la première ressource financière dans un budget étudiant (42%), pouvoir financer les loisirs et les sorties, qui font pleinement partie de la vie étudiante, est centrale. Chacun sait qu’une machine finit toujours par tomber en panne, ou pis. Ce mode de vie étudiant conditionne (aussi) la réussite des études et le renforcement des sphères relationnelles et sociales à et hors-les-murs de l’université. En revanche, le besoin financier n’est pas la seule motivation des étudiants-travailleurs : deux autres raisons peuvent être ici invoquées. D’abord, pour deux tiers d’entre eux (65%), une activité rémunérée relève d’abord d’un choix : elle permet de gagner en indépendance par rapport aux parents (début ou continuité d’un processus d’autonomie). Par ailleurs, si près de trois étudiants sur quatre (73%) choisissent de travailler pour engranger de l’expérience professionnelle (enrichissement du Curriculum Vitae et développement de compétences transversales), c’est aussi parce qu’une activité professionnelle donne l’avantage d’exercer des responsabilités, de fixer des priorités ou de communiquer avec d’autres personnes dans d’autres milieux. 

En d’autres termes, le travail responsabilise et oblige à s’imposer un rythme de travail cadré en optimisant son temps ; il peut également être une source de motivation pour aller plus loin dans les études. Cette envie (ou ce besoin) de pré-vie active, cet antagonisme émancipateur (quand on sait pertinemment la dureté du monde du travail, en particulier pour des étudiants qui ne restent que peu de temps au sein des entreprises et des organisations) est caractéristique de l’Ère du temps : développer un maximum de compétences et de relations humaines en un minimum de temps. Et bien sûr, gagner de l’argent… beaucoup d’argent, si possible.

Le cas des "classes moyennes inférieures"

Dès lors, une sociologie peut éclore et donner du sens à la démonstration. Parce que le sujet est trop large et qu’il demande à être affiné, je questionnerai ici le cas des étudiants issus des « classes moyennes inférieures ». Ces grands oubliés, même si ce ne sont pas les seuls (nous pensons ici évidemment aux classes populaires), dont le capital familial fluctue entre 16 000 et 22 000 euros par an, demeurent dans l’obligation de travailler pour poursuivre leurs rêves. C’est d’ailleurs, selon les derniers chiffres de l’Insee portant sur 2016, la catégorie (toutes classes moyennes confondues) la plus importante en France (30%). De ce fait, partons du postulat suivant : si certains parents ne gagnent pas assez pour financer en totalité les études de leur enfant, ils gagnent néanmoins « trop » pour leur obtenir une bourse d’étude suffisante pour étudier sans se salarier. Cette dualité concerne d’abord et avant tout les classes moyennes inférieures. Durant l’année universitaire 2020-2021, marquée par la crise sanitaire, 750 000 étudiants ont perçu une bourse sur critères sociaux (BCS), soit une hausse de plus de 4% en 1 an. Ces bourses, délivrées par le CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires), sont accordées en fonction des ressources et des charges de la famille, appréciées selon un barème national qui détermine le montant annuel de la bourse. Néanmoins, à en regarder de plus près, seuls 39,5% des boursiers (échelons 4, 5, 6 et 7, soit 292 500 personnes) touchent plus de 400 euros par mois sur dix mois (et non sur douze). Quand on sait que 1 650 000 étudiants sont inscrits dans les universités françaises chaque année, la problématique est totale : 17,7% des étudiants seulement peuvent aspirer à étudier convenablement sans pour autant travailler à côté de leurs études ni quémander constamment de l’argent à leurs parents. 

De ce fait, les « classes moyennes inférieures », recevant une bourse d’un échelon inférieur au 4 (ou n’en ont pas du tout), sont dans l’obligation de travailler pour étudier. Cette obligation les place alors sur un pied d’inégalité avec ceux qui n’ont pas besoin de consentir à un travail salarié. Si l’égalité est l’un de nos fondements républicains, pourquoi donc l’État distingue et dissocie deux types d’étudiant à la lumière d’un patrimoine culturel et budgétaire familial ? Ceux qui peuvent (et qui veulent) et ceux qui veulent (mais qui ne peuvent pas), telles les « classes moyennes inférieures ».

Entre conséquences objectives et préconisations subjectives

Exercer un travail pendant ses études peut concurrencer ces dernières et nuire à votre réussite. Le danger existe de sacrifier ses études au travail quand celui-ci, par son intensité, sa nature ou son volume horaire, devient trop prenant. Cette donnée combinée à la crise sanitaire – et sa gestion chaotique, faut-il le dire – a plongé de nombreux jeunes dans la précarité, voire pire : dans la pauvreté. Autre phénomène néfaste à l’étudiant salarié : l’insuffisance de disponibilité. Le temps manque, car le travail, mais surtout la fatigue qu’il engendre, se dilue dans le temps de loisir ou de repos souhaité naturellement par l’individu. Sur ce point, la fédération des associations générales étudiantes (FAGE) met en garde : au-delà de 15h/semaine, un salariat double les risques d’échec scolaire. 

Dès lors, assister à un évènement culturel, avoir une activité sportive régulière ou se rendre à une soirée l’esprit libéré devient rarissime et éventuellement préjudiciable. L’enjeu n’est évidement pas la débauche ou la flânerie, mais bien l’équilibre étude-travail-loisir qui demande à être interrogé. Il est sans doute anormal pour un étudiant de devoir constamment choisir entre sortir et prendre sur son temps d’étude ou étudier sans pouvoir sortir.

Pour autant, des solutions existent, mais méritent d’être questionnées. Certains examinent la possibilité de reporter leurs études d’une année afin d’avoir un emploi à plein temps pour mettre de l’argent de côté. Cette éventualité retarde l’émancipation de l’étudiant et le contraint à remettre au lendemain le rêve qu’il s’était promis de poursuivre aujourd’hui. Par ailleurs, certains empruntent aux banques pour financer leurs études : se consacrer à ses études implique-t-il de contracter un emprunt pour les financer ? Cette solution les condamne à rembourser leurs frais études pendant les premières années de vie active, sans compter les conséquences qu’un prêt bancaire peut engendrer (difficultés pour louer ou acheter un appartement, seules économies concentrées sur le remboursement du prêt, phénomène d’endettement…). Enfin, si un emploi hebdomadaire à temps partiel semble difficile à accepter, travailler durant les vacances scolaires peut être une option tout à fait acceptable. Il est néanmoins logique de se questionner sur cette initiative quand les partiels de fin de semestre tombent juste après les vacances et qu’une année universitaire dure généralement 24 semaines.

Pour ce faire, l’humble rédacteur de cet article suggère deux propositions qui peuvent être appréhendées de manière transversale :

– L’État français (dont le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en particulier) devrait prendre l’unique et entière responsabilité d’assurer des biens matériels et des ressources financières stables à l’ensemble des étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur. Pour cela, la construction de nouvelles résidences universitaires (sans plus aucun 9m2 !) à des prix raisonnables et une revalorisation de la bourse sur critères sociaux, avec un élargissement important des catégories sur critères sociaux, devraient être engagées. Ces préconisations, vues et revues, n’en sont pas moins des mesures extrêmement bénéfiques et égalitaires sur un plan moral et pratique. 

– Pour les étudiants qui travaillent, une revalorisation du SMIC horaire net pour tous les étudiants salariés (idéalement, pour tous les salariés) travaillant au sein d’institutions publiques ou d’entreprises privées devrait être mise en place immédiatement. Cette sécurité financière engendrera sans doute une motivation supplémentaire pour étudier (et travailler) et une santé mentale plus apaisée. Par ailleurs, il y a aujourd’hui la possibilité de souscrire au statut « d’étudiant-salarié » si l’activité professionnelle rémunérée se situe entre 10h et 15h par semaine. Ce statut s’obtient auprès du secrétariat pédagogique de l’université et octroie des avantages non négligeables (aménagements particuliers, dispense d’assiduité aux cours, aménagement d’emploi du temps, contrôles terminaux au lieu de contrôles continus).

Conclusion

J’ai, pour finir, une pensée pour tous les étudiants issus des classes sociales extrêmement défavorisées ne recevant qu’une indemnité boursière pour le moins insignifiante. Ce sont ceux-là qu’il faut protéger le plus, dans la mesure où ils symbolisent à la fois l’extrême inégalité boursière française et un marché du travail toujours plus complexe à appréhender. 

Enfin, pour celles et ceux, à la lecture de cet article, qui me rétorqueront qu’un étudiant est fondamentalement instable et qu’il sort faire la fête deux fois par semaine, la réponse me paraît simplissime : donnez plus de moyens matériels et financiers à un étudiant, et il étudiera mieux parce que sa santé mentale s’améliorera. Il aura davantage de confort chez lui, mangera mieux et dormira plus. Et puisqu’il va mieux (socialement et économiquement), il apprendra mieux (théoriquement et pratiquement) : s’éclairer, c’est surtout s’émanciper. Tout cela peut paraître utopique, mais avons-nous déjà essayé ? Alors : essayons. 

Post Scriptum : Je précise par ailleurs que je ne suis pas issu de ce qu’on appelle communément les « classes moyennes inférieures », mais plutôt des catégories populaires ayant bénéficié des bourses du CROUS pendant plusieurs années. Et parce que j’ai connu les deux situations (et que je suis encore étudiant… et salarié), je me positionne comme légitime à proposer un discours le plus expérientiel possible. N’exerçant pas le métier de journaliste, mais de rédacteur dans un journal étudiant, la subjectivité assumée de cet écrit n’est en rien généralisable à toutes et tous, et n’est qu’un ressenti intérieur et personnel fondé, en partie, sur des ressources scientifiques et journalistiques.

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